L’Europe et le trafic humain

Autoroute E40, dernière pompe à essence avant la France, Mannekesvere. Plus qu’une heure de route, donc bien le temps de faire une pause et de boire un mauvais café au bord de la route. Sur le parking les camions, roumains, polonais, hongrois, allemands et danois. Les rideaux de la plupart des cabines sont encore tirés, même si certains chauffeurs sont déjà réveillés. Á côté de leur poids lourd, ils se rafraîchissent le visage, fument une cigarette ou boivent un café dans un gobelet en carton, comme moi.

Ont-ils reçu une visite inattendue cette nuit ? Après tout, avec un minimum de matériel spécialisé, non seulement la serrure d’une remorque ne résiste pas longtemps, mais elle est rapidement réparée, c’est vrai. À l’image du couteau qui, après avoir été plongé dans le beurre mou, ne laisse aucune empreinte une fois qu’il s’est retiré. Pour y faire entrer des réfugiés, le délai est court, pas plus de quelques minutes. Sur ce parking, le travail des trafiquants dure depuis des années. Ce monde fait partie intégrale du quotidien des réfugiés à qui j’ai donné cours à l’Ecole Laïque du Chemin des Dunes. Pour la majorité, Calais n’était qu’une étape, une escale. Un ‘Kales’, en ancien néerlandais.

Puisqu’il est impossible de passer légalement certaines frontières, les réfugiés feront toujours appel à ces trafiquants. Il y a quelques dizaines d’années, ce fut la même chose en ce qui concerne la boisson ou le tabac. L’Europe ferme ses frontières, tant à extérieures qu’intérieures. La tendance actuelle consiste à dérouler plus de barbelés, et à construire des murs de plus en plus hauts. Les trafiquants s’enrichissent en dormant, tout en prenant plus de riques, et pour les réfugiés, les prix augmentent. Au cours des semaines qui ont précédé le démantèlement de la jungle de Calais, les tarifs ont quasiment triplé. En effet, les routes migratoires sont beaucoup plus contrôlées. Pour les organisations criminelles, il s’agit d’un simple calcul de risque. Ainsi, l’Europe devient le principal sponsor de ces bandes. La montagne de blé dont bénéficient les trafiquants augmente avec le nombre de forteresses que l’Europe construit. Le trafic humain est, plus que la prostitution ou le commerce de drogue, une des branches les plus lucratives de l’économie illégale. Qu’est devenu le temps où un réfugié pouvait prendre l’avion avec un simple visa, et où les trafiquants (existaient-ils à l’époque ?) ne pouvaient pas se procurer du sel pour leurs patates ?

Dans le camp, des rumeurs couraient de temps en temps à propos de réfugiés qui faisaient de sales boulots pour ces trafiquants. Il s’agit de petits sous-fifres qui tentaient de subvenir aux besoins de leur famille, en remplissant les camions ou en cachant le matériel qui devait servir à les ouvrir, cela pour trois fois rien. Ce sont de pauvres bougres qui, en s’exposant au-delà du raisonnable, risquent donc le plus ; les services d’ordre tentent de se servir de ces “crevettes” comme appât. Lors de leur arrestation, ces personnes gardent souvent le silence. Il suffit donc d’analyser le résultat du “War on drugs” aux Etats Unies, pour comprendre qu’une telle approche a toujours été infructueuse. Derrière leur bureau, ces messieurs qui ramassent l’argent sont restés hors d’atteinte. La seule manière d’éteindre leur cigare est de faire en sorte que leur fond de commerce, c’est à dire le trafic des gens au-delà des frontières, devienne caduc. Les trafiquants en prendraient un bon coup, si l’asile était plus accessible aux réfugiés.

Il y a un an, dans le premier camp à Grande-Synthe, les trafiquants (petits et gros poissons) étaient plus facile à repérer. Comme des paons, ils se mettaient en avant et négociaient ouvertement les prix et les transports. Ces bandes disposaient des meilleurs endroits dans le camps: des cabanes en bois chauffées, sur la terre sèche. La plupart des réfugiés galéraient avec leurs tentes de festival dans la boue. Quelle différence avec le camp actuel où tout le monde loge dans des cabanes en bois ! C’est parce qu’il s’agit d’un camp officiel où l’on est enregistré, parce que dans un processus d’asile. Les enfants sont encouragés à fréquenter l’école. Comme l’organisation dépend des pouvoirs publics, les trafiquants ont perdu leur emprise sur le camp. Ils n’ont plus aucune raison d’y sévir. C’est pour cette raison que l’expérience de Grande-Synthe devrait servir d’exemple pour mettre en place une organisation à l’échelle européenne, par un accueil officiel plus tolérant, à partir des frontières, agrémenté d’une politique de répartition dans toute l’Europe.

L’Europe ne pourrait-elle ouvrir ses portes pour “accueillir la misère du monde”, d”autant que la plupart des réfugiés séjournent dans le pays voisins ? Avec une population d’à peine quatre millions, le Liban accueille bien près d’un million de réfugiés. Et la Turquie comme la Jordanie se sont investi, plus que l’Europe.
Et il est évident que, une fois la guerre terminée, de nombreuses personnes retourneront dans leurs pays d’origine. Une guerre dans laquelle l’Europe a sa part de responsabilité. Le commerce d’armes avec l’Arabie Saoudite est une pont pour les sales guerres qui se déroulent dans la région. Les bombardements sur Raqqa ou Mosoul provoquent des flux migratoires immenses.

Soit l’Europe cesse de jouer cette carte, sinon les réfugiés continueront à affluer vers le nouveau rideau de fer, soit, elle s’engage dans une politique active de paix, en invitant coûte que coûte les partis en guerre à se réunir autour d’une table, et à cesser tout commerce avec les pays dictatoriaux, ce qui serait déjà un bon début.

C’est devant cette alternative que se trouve l’Europe.

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