Le dernier cours à Calais

Une tente familiale Quecha et un petit coin pour se laver, protegés par quelques toiles pour former une petite cour intérieure. Afin de rendre le tout plus ou moins sympa, Abdulkarim a planté au bord de la cour quelques géraniums et coquelicots. On y causait, parfois sérieux, parfois triste, mais aussi de façon légère et absurde. Une gamme d’émotions y passaient en revue. C’était la dernière soirée, agréable mais la toute dernière quand même. Lundi prochain, la petite cour avec les géraniums et les cocquelicots n’existera plus. Le gouvernement français a décidé d’aplatir le problème de Calais. Les moteurs des bulldozers se mettront en marche le lundi 17 octobre. Dès maintenant, les portes de l’école sont enfoncées et des bénévoles sont arrêtés. Les bottes noires marchent comme avant. Kunduz ou Calais, le résultat est pareil: des gravats. Ces personnes ne sont nulle part bienvenues. Les pétales seront mélangées à la boue. Les cocquelicot ne fleuriront pas.

Le mois passé, Abdulkarim a introduit une demande d’asile. Probablement il sera conduit en bus vers un centre d’acceuil. Conduit ou plutôt transféré. Comme des milliers d’autres, il ne sait pas où il va atterrir: Marseille, Lille, Brest ou Lyon? Il le saura au moment où le bus atteindra sa destination. Il n’a pas beaucoup de chance d’être reconnu comme réfugié. Ces empreintes se trouvent dans une base de données italienne et la France vient de signer un accord de retour avec le Soudan. La dictature de la diplomatie du papier réduit la situation au pays d’origine en annotation dans toute la problématique des réfugiés. Il le sait ” But you don’t have to worry, Sudan and Libya are far much worse.”

A une semaine du démantèlement du camps, tout le monde essaie de sauver le plus possible. Comme une équipe de foot qui cherche désespérement à marquer l’égalisation à la 89ième minute, mais qui ne trouve aucun trou dans la défense. Une entième tentative par l’autoroute de barbelés ou le tunnel. Cette semaine un garçon est mort, essayant de grimper dans un camion. Il était mineur. Comme des milliers d’autres dans le camp. Par Calais, il cherchait un meilleur avenir. Il avait seize ans et venait d’Erythrée. Un pays où la soumission et l’esclavage font partie du quotidien. Parfois, certaines personnes osent les appeler des aventuriers.

D’autres retournent vers le pays en Europe où leurs empreintes sont enregistrées. Comme Akbar, Naheed et leurs trois enfants: Asma, Aboubacar et la petite Sana. Un rendez-vous avec un trafiquant, en pleine nuit, les valises dans leurs mains. Attendre dans la peur près de la sortie d’une autoroute. De nouveau dans le container d’un camion, cette fois-ci ce sera en direction de l’Allemagne. Un nouveau camps. Pour les enfants, l’image de leur grand-mêre en Angleterre est définitivement réduite à l’écran du smartphone d’Akbar. Il y a deux mois, leurs deux ainés étaient sagement assis dans la classe. Avec leur stylo et leur cahier à leur disposition, ils étaient décidés à apprendre tous les mots en français. “Pas le bienvenu”, voilà ce qu’il vont retenir. Pour toujours.

Avin a cinq ans. Après plusieurs tentatives, le papa et le grand frère ont réussi à atteindre l’autre côté. Quand ils auront les papiers nécéssaires, Avin et sa maman pourront faire la traversé dans des circonstances plus sûres. Alors la forteresse flottante entre Calais et Douvres s’ouvrira comme la grotte d’Ali Baba. Les questions sont ouvertes : combien de temps cela durera et, est ce que cela réussira! Entretemps, Avin et sa maman attendent dans la jungle de Calais. Les bénévoles prennent soin des choses élémentaires comme les vêtements, la nourriture, la sécurité et la protection. La maman ne peut pas le faire elle-même. La femme kurde, jadis si fière, s’enfonce chaque jour de plus en plus dans la boue d’un camp de réfugiés. La seule chose qui lui reste est la honte et le sentiment de ne pas avoir réussi comme maman. Son regard baisse à la vue de son enfant dans les bras d’une bénévole. Son coeur se brise quand les yeux d’Avin brillent lorsqu’elle reçoit des bonbons ou quand elle se perd dans l’un ou l’autre jeu absurde. Les bénévoles viennent et partent. Mais l’amour d’une mère reste. Et c’est dur. N’est-ce pas injuste qu’une maman n’arrive pas à faire ce que des dizaines de volontaires font sans problèmes? Elles vont être transférées dans un centre d’acceuil, à l’intérieur du pays. L’odeur salée de la mer, plus volatile que jamais.

J’ai donné mon dernier cours à Calais. Tarik, Nazir, Amed, Boubacar et tous les autres venaient au cours de bon coeur. Les premiers mots étaient hésitants. Très vite, ils évoluaient vers de vraies conversations. C’est le rêve pour tous les professeurs. Ils ont changé ma vision sur l’apprentissage et le contact humain qui va de pair. Grâce à eux, j’ai à nouveau envie de faire le boulot que je fais chaque jour à Bruxelles. C’est un énorme cadeau. Ils m’ont beaucoup donné. Donné dans un pays dans lequelle ils ne voulaient pas être. Donné dans un pays qui bombarde tous les jours des quartier à Kunduz ou à Kandahar. A part quelques cours de langues et de l’empathie, je n’avais que la honte à donner sur la façon dont les réfugiés sont traités en Europe. Pour moi, les réfugiés ont eu un visage, un visage qui s’est tranformé en sourire et qui a reçu un nom. Tous ces noms ont apporté de l’amitié, de la colère et de la tristesse. C’est avec cette colère et cette tristresse que je jette à la poubelle toutes les statistiques, les chiffres et les frontières.

Le combat quotidien lors de la distribution des biens a commencé. Tout le monde sait que ce sera nécessaire pour survivre: des chaussures, des sacs à dos et des couvertures. Des étudiants concentrés et motivés qui analysaient à l’instant le passé composé, se jettent sur la distribution des vêtements et de nourriture. Une communauté épanouie se transforme en des individus qui fonctionnent selon l’instinct. Il ne fallait que quelques secondes. Y compris les amis. Le plus déshonorant n’est pas cette métamorphose, mais la responsabilité des pouvoirs publics. Un état qui fait en sorte, que sa politique crée des circonstances où les humains sont obligés de devenir des bêtes pour survivre, est simplement immoral. Il ne mérite aucun respect.

Maintenant il me faut du repos. Surtout dans la tête. Dans quelques semaines, il faut que je suis en forme. Il y a beaucoup de travail, à Dunkerque et dans les centres d’acceuil à la côte. Il y a beaucoup de Tarik et des Boubacar qui espèrent une nouvelle vie. Qui veulent participer aux belles valeurs pour lesquelles Marianne et les autres révolutionnaires se sont battus: égalité, liberté et fraternité. Quand les pouvoirs publics ne prennent pas leurs reponsabilités, il faut que nous les citoyens les prenions. Il y a énormément de travail.

Advertenties

De laatste les in Calais

Een familiale Quecha-tent en een hoekje om zich te wassen, afgeschermd met een drietal zeilen die zo een binnenkoer vormen. Om het ietwat gezellig te maken heeft Abdulkarim aan de rand van de binnenkoer geraniums en klaprozen gepland. Daar zaten we wat te kletsen. Soms ernstig, soms ook bedroefd. Dan weer lichtvoetig en absurd. Een waaier aan emoties passeerden de revue. Een gezellige avond, maar wel de laatste. Volgende maandag zal het met geraniums afgerande binnenkoertje er niet meer zijn. De Franse overheid heeft immers beslist om het probleem Calais van de kaart te vegen. Maandag 17 oktober starten de pletwalsen hun motors. Nu al worden de deuren van de scholen opengestamd en de vrijwilligers opgepakt. Zwarte laarzen marcheren zoals voorheen. Kunduz of Calais, het resultaat is hetzelfde: puin. Nergens welkom. Bloemblaadjes zullen met slijk vermengd worden. Poppies won’t blossom.

Vorige maand heeft Abdulkarim asiel aangevraagd. Waarschijnlijk zal hij met een bus naar een opvangcentrum worden vervoerd. Of eerder afgevoerd. Want net als voor duizenden anderen, is het voor hem een vraagteken waar in Frankrijk hij terecht zal komen. Marseille, Lille, Brest of Lyon? Op het moment de bus de stad in zal rijden, zal hij het weten. Een echte kans om erkend te worden als vluchteling heeft hij niet. Zijn vingerafdrukken zitten immers in een Italiaanse databank en Frankrijk heeft net een terugkeerakkoord getekend met Soedan. De dictatuur van de papieren diplomatie reducereert vermoorde familieleden tot een voetnoot in heel de vluchtelingenproblematiek. Zelf weet hij dat ook. ” But you don’t have to worry, Sudan and Libya are far much worse.”

Een week voor de ontmanteling en iedereen probeert te redden wat er te redden valt. Zoals een voetbalploeg die wanhopig op zoek is naar de gelijkmaker in de 89ste minuut en toch maar geen gaatje in de defensie vindt. Een zoveelste poging langs de prikkeldraadautostrade of doorheen de tunnel. Deze week is er opnieuw een jongen doodgereden die in een alles-of-niets-poging een vrachtwagen probeerde te beklimmen. Hij was één van de duizend onbegeleide minderjarigen die via Calais op zoek was naar een betere toekomst. Hij was zestien en kwam uit Eritrea. Een land waar onderwerping en slavernij dagelijkse kost is. Gelukzoekers durven sommigen ze wel eens noemen.

Anderen gaan dan weer terug naar het Europese land waar hun vingerafdrukken zijn geregistreerd. Zo ook met Akbar, Naheed en hun drie kinderen Asma, Aboubacar en de kleine Sana. Een afspraak met een mensensmokkelaar, midden in de nacht. Koffers bij de hand. Bang wachtend aan een slecht verlichte afrit op wat gebeuren moet. Opnieuw de vrachtwagencontainer in. Deze keer richting Duitsland. Een nieuw vluchtelingenkamp. Voor de kinderen wordt het beeld van hun oma in het VK gereduceerd tot het schermpje van Akbars smartphone. Twee maanden geleden zaten de twee oudsten als voorbeeldleerlingen in de les. Schrift bij de hand en pen in de aanslag om zelfverzekerd alle Franse woordjes te leren die er maar bestonden. “Pas le bienvenu”, dat zullen ze onthouden. Hun hele leven lang.

Avin is vijf. Na vele pogingen zijn papa en grote broer eindelijk aan de overkant geraakt. Als papa en grote broer de nodige papieren hebben dan kunnen Avin en haar mama op een veilige en verantwoorde manier de oversteek maken. Dan zal dat drijvende fort tussen Calais en Dover sesamsgewijs zijn deuren openen. Hoelang dat allemaal gaat duren en of dat überhaubt zal lukken, zijn open vragen. Ondertussen wachten Avin en haar mama gelaten hun lot af in the jungle van Calais. Vrijwilligers zorgen voor elementaire zaken zoals kledij, voeding, veiligheid en geborgenheid. Mama kan het zelf niet. De eens zo trotse Koerdische moeder zakt elke dag een beetje dieper weg in de modder van het vluchtelingenkamp. Het enige dat rest is schaamte en het gevoel niet geslaagd te zijn als mama. Haar blik verduistert als ze haar kind lachend in de armen van een vrouwelijke vrijwilligster ziet. Haar hart breekt breekt als Avin met glinstere de ogen een caramelsnoepje krijgt of als ze zich verliest in één of ander absurd kinderspel. Vrijwilligers komen en gaan. Maar de moederliefde blijft en maakt het des te erger. Want hoe onrechtvaardig is het wel niet dat ze als mama niet kan geven wat tientallen tijdelijke vrijwilligers blijkbaar zonder moeite kunnen? Ook zij worden volgende week afgevoerd naar één of ander opvangcentrum en zullen asiel moeten aanvragen. Ergens in het diepe binnenland. De zilte geur van zee is vluchtiger dan ooit.

Ik heb mijn laatste les in Calais gegeven. Tarik, Nazir, Amed, Boubacar en de vele anderen, met hart en ziel kwamen ze naar de les. De eerste Franse woorden kwamen aarzelend. Zeer snel evolueerden ze naar een conversatie. Dit is een droom voor elke leerkracht. Zij hebben mijn visie op lesgeven en het menselijke contact dat ermee gepaard gaat fundamenteel veranderd. Daardoor heb ik opnieuw zin gekregen in de job die ik elke dag in Brussel doe. Dat is een enorm cadeau. Zij hebben veel gegeven. Gegeven in een land waar ze niet eens wilden zijn en wiens bommen dagelijks op wijken in Kunduz of Kandahar vallen. En naast taalles en een luisterend oor heb ik daar alleen maar de schaamte over een falend vluchtelingenbeleid tegenover kunnen stellen. Vluchtelingen kregen een gezicht. Een gezicht veranderde in een glimlach en een naam. En al die namen bezorgden me tenslotte vriendschap, woede en verdriet. Woede en verdriet waarmee ik alle cijfers en grenzen in de prullenmand gooi.

Het dagelijkse geworstel bij de hulpbedeling is begonnen. Want iedereen weet wat volgende week nodig zal zijn om te overleven: winterschoenen, rugzakken en warme dekens. Geconcentreerde en gemotiveerde studenten die zonet nog rationeel de passé composé zaten de ontleden, stormen op de voedsel-en kledijbedelingen af. In een fractie van seconden verandert een zelfbewust en zichzelf ontplooiend collectief zich in een op enkel instincten functionerende groep individuen. Ook vrienden. Het mensonterende daaraan is niet die metamorfose op zich, maar wel dat de verantwoordelijkheid volledig op conto kan geschreven worden van de Franse overheid. Een overheid die er met haar gevoerde politiek zeer bewust voor kiest om omstandigheden te creëren waarbij mensen moeten veranderen in wilde dieren om te overleven, is immoreel en verdient geen greintje respect.

Maar nu rust. In het hoofd. Binnen enkele weken moet ik er terug staan. Er is veel werk, in Duinkerke en de asielcentra aan de Noord-Franse kust. Er zijn vele Tarikken en Boubacars die hopen op een nieuw leven. Die zelf mee vorm willen geven aan die zeer mooie waarden waar Marianne en de Franse revolutionairen ooit voor gevochten hebben: égalité, liberté en fraternité. En als de Franse overheid het niet doet, dan moeten wij, de burgers het zelf doen. Er is nog zoveel werk.

 

Calais: recit d’une experience du 20 jusqu’au 27 août

  1. Calais: 2000 âmes de plus que le mois passé.
  2. A propos de la musque à Calais

 

Calais: 2000 âmes de plus que le mois passé

J’ai passé le check-point relativement facilement. Depuis le jugement déclarant que l’ouverture des petits restaurants et des magasins était nécessaire pour satisfaire aux besoins des habitants du camp, la gendarmerie se tient à carreau. C’est une petite victoire. Une timide reconnaissance que les gens, même si ce sont des réfugiés, disposent de droits élémentaires. Une reconnaissance que les restaurants et les magasins sont des endroits de rencontre, importants pour que la situation ne dérape pas encore plus. Enlevez ces endroits et le camp se retrouvera encore plus sens dessus-dessous qu’il ne l’est déjà. Mais il y a des mauvais perdants dans ce jeu. J’ai nommé le gouvernement français. Il a annoncé se pourvoir en cassation. Pour lui, pas de discussion possible. Le camp doit disparaître et disparaîtra. Paralyser l’économie en est une première étape. Dans le pire des cas, le procès dans son entier devra être recommencé.
Dès mes premiers pas à la porte de l’école, je reconnais bien vite un certain nombre de visages familiers. Incroyable de constater les progrès qu’ils ont réalisés en un mois dans l’apprentissage du français. Ils me saluent immédiatement comme si le mois dernier avait été hier. Comme si ce mois avait passé très vite. Il m’a fallu quelques heures pour comprendre que ce n’était qu’une apparence. Car la vie dans le camp est très intense. Les gens vivent les uns sur les autres. Ils sont entre-temps 9000. 2000 de plus que le mois passé. Presqu’un tiers en plus. Et cela toujours sur la même superficie et avec les mêmes installations. Car les tentes et autres matériaux de construction se heurtent toujours à un impitoyable “niet” des services d’ordre et doivent donc nécessairement être introduits en contrebande. L’absence d’intimité et de perspectives, le bruit nocturne causé par le jeu du chat et de la souris avec la police et la distribution parfois amateuriste de la nourriture font en sorte que chacun a les nerfs à fleur de peau. Tant dans les quartiers qu’à l’école. Il règne une atmosphère très tendue.
Deux mille personnes en plus que le mois passé. Donc, également beaucoup de nouveaux visages. Aujourd’hui, j’ai enseigné à plus de cinquante étudiants. Il n’en sera pas autrement de toute la semaine. Dans la classe des enfants, nous sommes 20. Impossible d’enseigner de façon différenciée, bien que cela soit plus nécessaire que jamais. Les différences de niveau entre ceux qui viennent d’arriver et ceux qui habitent depuis longtemps dans le camp sont très grandes. Aucune idée sur la manière dont nous allons résoudre cela. Pour le moment, nous sommes trop peu d’enseignants. Les vacances sont déjà presque terminées et beaucoup d’enseignants sont retournés dans leur classe pour préparer l’année scolaire. Le travail dans la jungle fait peu à peu place au travail pour gagner son pain. Heureusement, il y a tout au long de l’année une équipe fixe qui fait tourner la classe des enfants. Mais ce sont les adultes qui vont sentir le manque d’enseignants.
Les beaux sons des guitares ne résonnent plus que dans les souvenirs d’un bel été. De plus en plus souvent des nuages gris à l’horizon. Il tombe une averse. Et certaines d’entre-elles sont dévastatrices. Mais ce sont de tels moments qui me persuadent de persévérer. C’est maintenant que l’école doit plus encore être une balise. Une oasis où règne la solidarité. Car l’hiver viendra vite. Et alors quoi ?

 

A propos de la musique à Calais

Nous étions quatre et venions des quatre coins du monde. Entre les leçons, nous chantions des berceuses. Elles étaient destinées à sa fille de quatre ans, Lami, qui était restée dans le Nord de l’Iraq. Des sons français, kurdes, belges et américains pénétraient dans le corps. Via la gorge jusqu’aux entrailles. Des chansons du monde entier. Pas nécessaire d’en comprendre les mots. Les mélodies et les paroles ont beau être différentes, elles apportent la même émotion, dans laquelle chacun se reconnaît. Toutes les larmes ont un goût salé. Ensuite vinrent les photos et alors seulement le récit. Les mélodies et les images en prélude aux mots. Parler crée la distance et vient toujours ensuite. La musique est un élément essentiel pour survivre dans le camp, car des sentiments comme le manque ou l’empathie peuvent être exprimés. La musique relie les âmes en errance.

Les gens en retirent énormément. Les habitants du camp vivent chaque jour des choses très intenses. Ils doivent apprendre à vivre avec ces impressions. Cela fait qu’ils donnent très vite une signification intime aux sons, aux rythmes et aux mélodies. Même des paroles relativement simples sont vécues avec une intensité inédite. La musique est une langue internationale. Ôtez cette langue et tout le monde en viendra aux mains.

Elle n’est hélas pas toujours là, cette langue. La semaine passée, il y a eu de sérieuses bagarres entre des Afghans et des Soudanais. Plusieurs blessés, un mort. Des amis soudanais parlaient de racisme. Ou comment la misère quotidienne des gens simples trouve une soupape de sûreté dans les insultes envers ceux qu’on ne comprend pas toujours bien.

En fin de compte, il n’y a pas tellement de différence entre quelqu’un qui vit dans un logement social et un habitant de la jungle. Le jugement de la société sur ces gens est identique. Le cachet de l’échec est réservé à tout qui se balance au seuil de la pauvreté et qui doit chaque jour lutter pour survivre. Que le “loser” se trouve dans un bureau de pointage, un call center ou dans la jungle n’est que secondaire. “You have winners and losers”. Et c’est ta responsabilité individuelle de faire en sorte que tu fasses partie des winners. Le crédo néo-libéral dans toute sa gloire.

Les pauvres bougres aussi sont empoisonnés par cette idéologie. Il ne faut alors pas s’étonner que le racisme s’épanouisse. Avec des morts en conséquence. Dans ce cas-ci, quelqu’un du Soudan. Un jeune homme qui partageait le même rêve que son agresseur: une vie paisible au Royaume-Uni. Un jour, avec une famille et des enfants.

 

Gewenning, ontwenning en loslaten

Tijdens mijn tweede verblijf, als leerkracht in the jungle, schreef ik beduidend minder dan de eerste keer. Het was moeilijker om vanuit een oprechte emotie indrukken op papier te zetten die een meerwaarde betekenden voor de lezer. De check points, het apocalyptische beeld van de prikkeldraadautostrade, de precaire omstandigheden op vlak van behuizing en hygiëne, de verhalen , het brute geweld van de politie, maar ook de positieve ingesteldheid van studenten en de snel ontwikkelende vriendschapsbanden,…. alles is er nog steeds. Maar het is niet nieuw. Het verrassingseffect is verdwenen. De nieuwswaarde ook.

Eerst dacht ik dat één en ander met gewenning te maken had. We kijken immers niet meer op naar een brommende helikopter of een voorbijzoevende drone. En de opstootjes in het kamp zijn niet meer van die aard om er je avondeten voor aan de kant te schuiven. Daarom had ik het idee dat loslaten deze keer veel makkelijker zou gaan. De gewaarwordingen en gesprekken leken immers allemaal wat gemutlicher te verlopen. Meer familiaal ook. Het leek allemaal dus wat op gewenning. Sinds ik in Brussel ben, weet ik dat het berusting was. En dat berusting en gewenning twee verschillende zaken zijn. Ondertussen stapelden de indrukken en verhalen zich op.

Ik ben nu langer dan een week terug. Ik heb het gevoel dat het gemis met de dag erger wordt. Sinds mijn terugkeer is mijn Facebook-wall verworden tot een stroom aan gedetailleerde en recente informatie vanuit Calais. De meeste berichten komen van vrijwilligersgroepen en vrienden die ik heb leren kennen tijdens het lesgeven. Ik volg ze minutieus op, omdat ik zeker wil zijn dat iedereen veilig en OK is. Gekluisterd aan facebook, als erzatz voor het echte ding. De methadon van de verslaafde.

Op elk ogenblik, elke minuut, elke seconde zie ik de beelden uit het kamp. Beelden, gevangen in mijn hoofd. Of eerder, mijn hoofd gevangen in beelden. Een groep kinderen wandelden aan het Beursplein, in Brussel. Netjes, twee aan twee. De begeiders hadden een fluogeel hesje aan. Ik haalde de kinderen op in de caravanwijk. Me behelpend met de enkele woorden Farsi die ik nu machtig ben. Irfan op mijn schouders, spelend met mijn fluohesje. De dagelijkse wandeling naar school en terug. Per twee in de rij wandelen is niet aan de orde.

Ik veegde de speelplaats van mijn school. Diegene in Brussel. Een verbouwing en twee maanden afwezigheid zorgen immers voor heel wat stof en zand. Het stoof op en baande zich een weg tussen mijn tandspleten. Straks een warme douche en vergeten is het vuil. Maar het beeld blijft gegrift. Tussen het gras en de duinplanten ritselt het zand op. Het bedekt huid en haar. Deze dans van zand en stof maakt deel uit van het dagelijkse leven. Net zoals de ratten en de bewaking. Warme douches zijn niet aan de orde.

Zo is het met alles: kiezelsteentjes aan de kant van de weg worden de binnenkoer van de school. Een handdruk hier wordt een innige omhelzing daar. Scheergerief, didactisch materiaal, Igor een beetje Irfan en de sigaret de dagelijkse gewoonte. Opnieuw. Ver en vaag klinkt het gevoel van geluk, Als een verwelkte herinnering, een poging om in het absurde te vinden wat ver weg is.

Lesgeven maakt deel uit van de job. Maar er is veel meer. Een oplossing vinden voor allerhande praktische zaken , naar het ziekenhuis rijden, zorgen voor gasflessen, maaltijden klaarmaken, zorgen dat de kinderen het goed hebben, en last but not least, luisteren naar de mensen. Zij hebben daar nood aan. De verschrikking die sommige mensen hebben meegemaakt is amper voor te stellen. Door je open te stellen voor deze verhalen en daar heel wat tijd in te steken, stel je jezelf zeer kwetsbaar op. Het boost je inlevingsvermogen en je ontwikkelt intense vriendschapsbanden. Je voelt als ware zelf de rugzak en de pijn die migranten meedragen. Het gezicht van iemand die je zijn verhaal vertelt vergeet je niet. Hetzelfde met de tranen die ermee gepaard gaan, ook bij vrijwilligers. Het verlangen om terug te gaan is groter dan voorheen. Niet alleen zijn de menselijke contacten intenser, dieper en zoveel echter dan in “deze wereld”, ook het niet aflatende gevoel daar zoveel nuttiger te zijn draagt eraan bij.

Met al deze indrukken worstel ik elke seconde. Dagen en nachten lijken zich te vermengen tot het beeld van het welkomsbord “School open from 11 am to 7 pm”. Daar waar ik 7, 8 en 9 oktober terug zal te vinden zijn. Als een magneet op een schoolbord. De wijzers van de klok zijn moe. De tijd ademt traag.

Steun en troost probeer ik te vinden bij een vriendin. 250 kilometer is niet meteen bij de deur, maar ze herkent wél het doornenpad waar ik me momenteel door hak. Zij bevindt zich, niet geheel toevallig, in een gelijkaardige queeste. Ook zij voelt zich schuldig over alles wat ze daar achterlaat. Benieuwd hoe zij ermee omgaat. Abrupt loslaten en de deur achter zich dichtdraaien om zich emotioneel te beschermen? Tijdelijk afstand nemen, om later op een meer serene basis er terug in te stappen? Of toch dit alles een plaats proberen geven, zonder dat andere zaken, naast het vrijwilligerswerk, aan betekenis verliezen? Dat laatste is wellicht de meest aantrekkelijke, maar tegelijk ook de moeilijkste piste. Een parallelcollega waar ik drie weken mee heb samengewerkt wordt een soulmate, waar ik zeer warme gevoelens voor koester. Dit ging zeer snel. In België is zoiets dan weer niet aan de orde.

Over muziek in Calais

We waren met vier en kwamen uit de vier hoeken van de wereld. Tussen het lesgeven door, zongen we slaapliedjes. Ze waren bestemd voor zijn vierjarige dochter, Lami, achtergebleven in Noord- Irak. Franse, Koerdische, Belgische en Amerikaanse klanken drongen het lichaam binnen. Via de keel naar de darmen.  Liedjes van over de hele wereld. Niet nodig om de woorden te begrijpen. De melodieën en zanglijnen zijn dan wel verschillend, maar brengen dezelfde emotie, waarin iedereeen zich  herkent. Alle tranen smaken zout. Daarna kwamen de foto’s en dan pas het verhaal. Medodiën en beelden als prelude voor het woord. Praten schept afstand en komt altijd nadien. Muziek is een essentieel onderdeel om te overleven in het kamp, omdat gevoelens zoals gemis of empathie kunnen geuit worden. Muziek verbindt dolende zielen.

Mensen trekken er zich enorm aan op. Elke dag beleven de kampbewoners  zeer intense dingen. Ze moeten die indrukken verwerken. Dat maakt dat ze zeer snel een intieme betekenis geven aan klanken, ritmes en melodieën. Zelfs betrekkelijk eenvoudige zanglijnen worden met een nooit geziene intensiteit beleefd. Muziek is een internationale taal. Neem die taal weg en iedereen gaat op de vuist.

Ze is er helaas niet altijd, die taal. Vorige week waren er zware rellen tussen Afganen en Soedanezen. Verschillende gewonden, één dode. Soedanese vrienden spraken over racisme. Of hoe de alledaagse miserie van gewone mensen een uitlaatklep vindt in het  beschimpen van diegenen die je niet altijd goed begrijpt.

Uiteindelijk is er niet zoveel verschil tussen iemand in een sociale woonblok of een junglebewoner. Het maatschappelijk oordeel over deze mensen is identiek. De stempel van mislukkeling is voorbehouden voor iedereen die balanceert op de rand van armoede en die de strijd om te overleven elke dag moet voeren. Of die loser zich dan in een stempellokaal, een call center, of in de jungle bevindt is bijzaak. You have winners and losers. En het is jouw individuele verantwoordelijkheid om ervoor te zorgen dat je bij de winners hoort. Het neoliberale credo in al zijn glorie

Ook sukkelaars worden vergiftigd met deze ideologie.Geen wonder dat racisme dan welig tiert. Met doden als gevolg. In dit geval iemand uit Soedan. Een jongeman, die samen met zijn agressor, dezelfde droom deelde: een vredig leven in het Verenigd Koninkrijk. Ooit, met familie en kinderen.

Calais: 2000 meer zielen dan vorige maand

Relatief gemakkelijk voorbij het check point geraakt. Sinds de rechterlijke uitspraak dat het openhouden van de restaurantjes en de winkels nodig is om tegemoet te komen aan de noden van de kampbewoners, houdt de gendarmerie zich relatief koest. Het is een kleine overwinning. Een schuchtere erkenning dat mensen, ook al zijn ze vluchteling, over basisrechten beschikken. Een erkenning dat restaurants en winkels ontmoetingsplaatsen zijn, belangrijk opdat de situatie niet verder uit de hand loopt. Neem deze plaatsen weg en het kamp staat nog meer op zijn kop dan reeds nu het geval is. Maar er zijn slechte verliezers in het spel. Met name de Franse overheid. Zij heeft aangekondigd in cassatie te gaan. Voor hen is er geen discussie mogelijk. Het kamp moet en zal verdwijnen. De economie lamleggen is daarbij een eerste stap. In het ergste geval dient heel het proces herdaan te worden.

Bij mijn eerste stappen aan de schoolpoort kreeg ik al vlug een aantal vertrouwde gezichten in het vizier. Ongelooflijk om te zien hoe ze op een maand zoveel vorderingen hebben gemaakt in het leren van de Franse taal. Meteen begroetten ze me alsof vorige maand gisteren was. Alsof een maand voorbijvliegt. Ik had enkele uren nodig om te begrijpen dat dit maar schijn is. Het leven in het kamp is immers zeer intens. Mensen leven zeer dicht op elkaar. Inmiddels met negenduizend. Tweeduizend meer dan vorige maand. Bijna één derde erbij. En dat op steeds dezelfde oppervlakte en met dezelfde faciliteiten. Tenten en ander bouwmateriaal stuiten immers op een genadeloze njet van de ordediensten en moeten dus noodzakelijkerwijs binnengesmokkeld worden. Het gebrek aan intimiteit en perspectieven, het nachtlawaai door de kat – en muisspelletjes met de politie en de soms amateuristische verdeling van levensmiddelen zorgen ervoor dat iedereen zowat op de toppen van zijn tenen loopt. Zowel in de wijken als op school. Er heerst een zeer gespannen sfeer.

Tweeduizend meer mensen dan vorige maand. Dus ook veel nieuwe gezichten. Vandaag gaf ik les aan meer dan vijftig studenten. De hele week zal dat niet anders zijn. In de kinderklas zijn we met twintig . Onmogelijk om te differentiëren, alhoewel dat meer dan ooit nodig is. De niveauverschillen tussen de net gearriveerden en diegenen die al langer in het kamp verblijven is zeer groot. Geen idee hoe we dat gaan oplossen. Momenteel zijn we met te weinig leerkrachten. De vakantie is immers bijna gedaan en vele leerkrachten zijn in hun klas gedoken om het schooljaar voor te bereiden. Werken in de jungle maakt beetje bij beetje plaats voor het werken om geld te verdienen en te zorgen dat er brood op de plank komt. Gelukkig is er doorheen het jaar een vaste ploeg die in de kinderklas draait. Maar de volwassenen, die zullen het tekort aan leerkrachten voelen.

De mooie gitaarklanken klinken enkel nog in de herinnering van een mooie zomer. Vaker grijze wolken aan de horizon. Er valt al wel eens een bui. En sommigen daarvan zijn verwoestend. Maar het zijn zulke momenten die me ervan overtuigen om vol te houden. Het is nu dat de school nog meer een baken moet zijn. Een oase waar solidariteit heerst. De winter zal immers snel komen. En wat dan?

Calais du 12 juillet au 26 juillet. Recit d’une experience.

  1. Hôtel Beffroi, l’avant-dernier arrêt
  2. Première journée de travail dans la jungle
  3. Vive le 14 juillet
  4. Le dernier voyage
  5. Et encore, et encore et encore
  6. L’économie de la jungle est détruite
  7. Au revoir

 

  1. Hôtel Beffroi, l’avant-dernier arrêt.

Un petit hôtel, au centre ville. Surtout des Polonais et des Roumains. Des chauffeurs de camion. Des gens de transit, dans un hôtel de transit, d’une ville de transit. Un centre grisâtre dont le “café de Paris” et “le Family Pub” sont l’épicentre de la vie nocturne locale.

Les Anglais et les Irlandais se soûlent dans les pubs anglais. Tous en cours de route, comme les chauffeurs qui boivent des canettes de bière bon marché dans leur chambre d’hôtel. Quant aux Calaisiens, on les reconnaît immédiatement: des pompes sportives, des mini jupes luisantes, des cheveux brillants, des boucles d’oreille trop grandes et des regards éteints qui ne peuvent cacher le déclin de cette ville. Toutes ces parades luisantes non plus d’ailleurs. Comme à Liverpool, Manchester, Liège ou Charleroi, la ville respire l’omniprésence des frères Dardenne. Cela ne se cache pas avec un peu d’or plaqué.

Les Calaisiens ont probablement un avis sur cette autre jungle, deux kilomètres plus loin. L’hostilité? L’indifférence? Dans quelle mesure leur avis est-il influencé par des frustrations de leur propre situation sans issue? Combien de Calaisiens ont-ils déjà été dans la jungle? Est-ce que les gens se sont-ils déjà parlé? Comment voient-ils leur futur et celui de leurs enfants?

Ce sont deux mondes différents. Séparés par une autoroute qui mène au car ferry. Des kilomètres de barbelés et des sirènes sans arrêt. Ce sont les seuils physiques qui ne favorisent pas la communication et la rencontre.

Dans une demi-heure, le cours commence. Il est temps de dépasser ces seuils et de rester deux semaines de l’autre coté. Il est temps d’aller à l’école.

 

2. Première journée de travail dans la jungle

En mars de cette année, la police s’est bien déchaînée dans la jungle. Les trois quarts du camp ont été anéantis. Au bulldozer. Comme le font les Israëliens dans les territoires occupés ou les territoires bédouins. D’un jour à l’autre. Brusquement, sans avertissement. Des plaines de jeux, des bistros, des mosquées et des habitations. Tout devait y passer. Tout ce qui reste encore debout sont une église construite avec des bâches et deux écoles. L’une d’elles est “l’école laïque du chemin des dunes.” Mon lieu de travail actuel. Dehors, un champ garni de plantes grasses survit à la dure existence des dunes. Rien qui fasse suspecter qu’il y a cinq mois une communauté d’environ 6000 personnes mangeait et dormait ici. Sauf les barrières longues de plusieurs kilomètres et garnies de barbelés. Elles sont présentes partout, imposantes sur la crête d’une colline, afin d’être visibles de tous. Intimidantes, telles le Palais de justice de Bruxelles qui depuis sa hauteur apprenait au peuple des Marolles à marcher au pas.
Le camp actuel se trouve 500m plus loin: il a commencé avec un village de containers de 2500 places. Mais aussi longtemps que la guerre se déchaîne impitoyablement au Moyen-Orient ou au Darfour, les camions continuent à amener des gens. Entre-temps, 5000 personnes s’y entassent de nouveau. De nouveau sous des tentes. De nouveau avec de petits restaurants afghans et de petits magasins improvisés. Une fois de plus. La terre y est plus boueuse qu’ici. A la moindre goutte de pluie, on se retrouve les pieds dans l’eau. Et les rats nous accompagnent.
La première journée était entièrement consacrée à enseigner. La première chose qui m’a frappé étaient les regards affamés. Affamés de connaissance. Acharnés à vouloir un jour maîtriser la langue anglaise ou française. La demande explicite de recevoir un enseignement sur des sujets donnés, la précision des demandes d’apprentissage, l’étude approfondie des structures grammaticales, la pensée active et poser des questions, tout cela rend clair que beaucoup des étudiants sont peut-être des âmes égarées mais pas des pauvres types.
Les regards affamés recherchent parfois le contact social. Visant à s’échapper un peu de l’environnement étouffant de ces quelques mètres carrés de container ou de tente. Mais ce n’était que pour un moment. “You’re a nice teacher because we are having a nice chat. See you tommorow.” Des tables de conversation, donc. L’école remplit donc la fonction de catalysateur social. Bien nécessaire pour fonctionner dans un environnement où la seule certitude est une surveillance policière 24h/24. Gyrophares et projecteurs sont allumés nuit et jour.

Les leçons sont fortement orientées sur les résultats. Quand tu es certain que chaque étudiant connait les jours de la semaine, peut citer le nom de quelques vêtements, se présenter ou commander un pain chez le boulanger sans réel problème, alors seulement tu es prêt. Cela peut être après 20 minutes mais cela peut aussi germer lentement. La chaleur est étouffante. Le sentiment de donner quelque chose (la connaissance) et de recevoir quelque chose en retour (la gratitude) apporte un plus grand équilibre dans la relation entre l’étudiant et l’enseignant. Ces deux choses donnent une énorme satisfaction lorsque l’on enseigne ici. Ce n’est certainement pas simple. La diversité est énorme et l’improvisation est plus la règle que l’exception. Je me réjouis de demain.Plein de confiance dans le contact avec les adultes. L’après-midi, je me rends aussi dans la classe des enfants. Une quinzaine d’enfants entre 2 et 12 ans. D’après ce qu’on raconte, ce sont des électrons libres, à qui manque toute notion des concepts de classe, d’enseignant, de chaise ou de s’asseoir en silence. Le moindre cadre, sans parler d’une situation d’enseignement, leur est totalement étranger. Je suis curieux mais aussi un peu inquiet.

Il commence doucement à pleuvoir. Nous sommes assis dans la salle des professeurs, un salon confortable avec de vrais sièges. On vient de bien manger. La nourriture, nous l’obtenons via des donations. Le soir, nous faisons tourner les générateurs afin d’avoir de l’électricité. Le temps d’écrire quelques mots. Dans le fond, une quinzaine de volontaires anarchistes bavardent sur la fonction de l’état et la stupidité de la télévision. En même temps, l’un ou l’autre film violent avec Steven Seagal émet ses images vers un public qui ne s’y intéresse pas. Le calme de la nuit nous entoure. Nous dormons à cinq dans une hutte bricolée. J’ai pourtant le choix, si cela devient vraiment trop pour moi, de laisser tout cela derrière moi. Réserver vite un petit hôtel, de l’autre côté des barbelés, au centre de Calais. Là, je peux me faire du bien en prenant un menu touristique et une bonne Carmélite. C’est quelque chose que je ne vais peut-être pas faire. Mais cela est pourtant possible. Le fait que j’aie ce choix fait que je pourrai moins me projeter dans le combat quotidien d’un habitant de la jungle. Cette liberté de choix me remplit d’un sentiment diffus de culpabilité et me donne parfois l’idée de faire du tourisme de catastrophe. Mais cela ne durera pas lontemps. Demain, mes leçons vont être éclatantes.

 

3. Vive le 14 juillet

L’attaque de la Bastille. A cette époque, un vrai feu d’artifice. Tout comme sur la plage à Calais. Avant ces événements j’ai mangé une frite au centre ville. Je voulais connaître l’ambiance d’une fête nationale, mais quand même partir à la jungle avant que les embouteillages ne deviennent trop longs. Il y avait beaucoup de gens à Calais et tout le monde s’est fait chic pour l’occasion. Une attaque a eu lieu. Pas à la Bastille, mais à Nice. Un chauffeur de camion dans une foule, 60 morts. Quelques heures avant, François Hollande avait annulé l’état d’urgence. Que ce passera-t-il maintenant?

Ces événements sont passés inaperçus dans le camp. La plupart des personnes ne savent pas qu’aujourd’hui c’est la fête nationale française. Les seuls contacts que les réfugiés ont avec l’état français, ce sont ceux des bottes, des barbelés, du gaz et des matraques.

Aujourd’hui, pas mal d’artistes sont arrivés à l’école. Pendant deux semaines, ils donneront des cours de cinéma et de guitare. Les cours de cinéma seront donnés par des étudiants diplômés. Ce sont les réfugiés eux-mêmes qui filmeront. L’objectif est de montrer, dans les médias, la vie quotidienne des réfugiés d’une manière positive. Avec ce genre de projets, l’école montre la direction elle veut prendre. Il ne s’agit pas seulement de transférer des connaissances, mais aussi de faire entendre une autre voix que celle qu’on entend régulièrement dans les médias. Darfour, Afghanistan, Syrie,….je n’aimerais pas y faire grandir mes enfants. Theo Francken non plus. Le réfugié n’est pas un profiteur. Il fuit des circonstances que nous ne pouvons pas nous imaginer et essaie de construire ailleurs une nouvelle vie. Il essaie d’aimer ses enfants, de cuisiner, de faire le ménage et de gagner un peu d’argent à gauche et à droite. Entretemps, il essaie aussi d’apprendre une nouvelle langue. Mais tout simplement ailleurs. C’est aussi simple que cela.

Certains médias parlent des réfugiés comme des personnes cherchant tout simplement le bonheur, mais qui, au fond, n’ont pas vraiment de raisons de quitter leur pays, où soit il n’y a pas vraiment de guerre soit ils ne sont pas pauvres. Ces médias considèrent que ces gens ont moins de raisons valables de quitter leur pays que ceux qui fuient les bombes. Pourtant, beaucoup d’Européens font la même chose. En Afrique, en Amérique Latine ou en Asie. La quête vers les rêves, espérant trouver le Walhalla dans le Krishna de l’Inde ou dans la Chine spirituelle. Cherchant l’âme en soi, apprendre et avoir le monde entier comme local de classe. Pourquoi un Africain ou quelqu’un d’Asie n’aurait-il pas ce droit? Pourquoi l’un est “une âme spirituelle” et l’autre “un profiteur”? Pourquoi l’un voyage librement et l’autre doit se cacher des rayons des spots?

Demain je mangerai un bout dans un resto afghan. Essayer de communiquer avec ces gens-là. Je trouverai quelqu’un qui pourrait traduire du farsi vers l’anglais. Cela pourrait être utile si je veux soutirer une recette originale de la jungle. Bon appétit.

 

4. Le dernier voyage

Il y a deux manières d’atteindre le Royaume-Uni. La première en train. Il y a une gare à Calais. Il s’agit d’une façon ou d’une autre de parvenir dans, sous ou sur le train. 35 minutes plus tard, tu te trouves à Folkestone via le tunnel. Une deuxième manière est via l’autoroute de barbelés. Certains chauffeurs de camions s’arrêtent, chargent des réfugiés et continuent à rouler vers le ferry pour Douvres. Tu peux parfois voir cela depuis la jungle. Quand tu dois aller aux toilettes à 4h de la nuit par exemple.

Les tentatives ont lieu chaque nuit. Des groupes de personnes essayent de quitter le camp en direction de l’autoroute ou de la gare. La plupart du temps, ils en sont empêchés. Il y a des gens qui ont entrepris plus de 20 tentatives. La plupart du temps, cela ne mène à rien. ‘Go back to the jungle’. Après un petit temps, les tentatives s’arrêtent. Repos.
Hier, il y a eu deux morts. Deux filles: 17 et 23 ans. Des enfants en fait. Ils courraient vers un camion à l’arrêt. En traversant, un autre camion les a renversées. La police les a trouvées le matin sur la route. Les familles ne sont pas au courant. Ils s’imaginent leurs enfants bien loin, dans cette Europe sûre. A la recherche d’un beau logis, d’un emploi stable et de la sécurité. Les parents souhaitent toujours ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants.
Plus tôt cette semaine, c’était déjà arrivé. 35 minutes, ce n’est pas long, ont du penser les garçons. Il s’était agrippé sous un wagon. Mais les biceps ne tiennent pas aussi longtemps. Même ceux d’un gars de 25 ans. La lumière au bout du tunnel s’est éteinte à jamais.

Cela arrive chaque semaine. Les morts silencieuses, parmi celles de Nice, Zaventem ou Paris. Les anonymes qui ne feront jamais les titres des journaux. Ceux pour qui les politiciens ne se mettront jamais à l’avant d’une marche silencieuse. Simplement pour la raison bien simple que ce ne sont pas des êtres humains mais des réfugiés.

Au moment où j’écris, un grand groupe est de nouveau parti. Les sirènes hurlent encore et encore sur l’autoroute de barbelés.

5. Et encore et encore et encore

Elle est arrivée avant-hier avec ses parents, son petit frère et sa petite sœur. Un voyage à partir de Kaboul, vers la Turquie, la Grèce et la Macédoine. Et après, dans un camion, à travers l’Allemagne jusqu’à l’autoroute barbelée qui fait partie de l’horizon depuis longtemps. Finalement, ils sont arrivés ici dans un quartier de caravanes, tout près d’un village de containers.

Asma voulait aller à l’école tout de suite. Elle l’a demandé à ses parents. Ils sont venus ensemble pour y jeter un coup d’œil. Ils voudraient rencontrer le professeur. C’est important d’insérer les parents dans le processus d’apprentissage des enfants. Donner un retour sur ce qui se passe dans la classe, donner la main, un sourire rassurant. En Belgique, on appelle cela la «Participation des parents ». Ici ce sont des petites choses qui font que les parents ont confiance envers le professeur ou la professeure. ils se livrent aux bénévoles. Des personnes comme moi, qui donnent cours pendant deux ou trois semaines et retournent à leur situation confortable à la maison. Il n’y a pas d’alternatives. Pour Asma et ses parents, ils doivent faire connaissance avec un nouveau professeur. Et raconter encore qu’ils viennent de Kaboul. Raconter des souvenirs pénibles. Encore et encore et encore. Entre temps, on apprend : un pantalon, une chemise, une casquette.

Elle prenait place tout au fond de la classe. Son nouveau cahier directement ouvert à la première page. Les yeux sur le tableau. Silencieuse et concentrée. Asma sait pourquoi. Elle s’exaspère… sur deux garçons assis au banc devant elle, qui ne la prennent pas au sérieux. Des garçons qui ne savent pas se concentrer. Soit les bombes soit la pauvreté ont détruit tout concept de « l’école ». Mais Asma veut apprendre, même entre les barbelés et les rats: le savon, le peigne, la brosse à dents, … Elle répète les mots, encore et encore.

Elle est comme un miroir cassé. Je me reconnais dans un petit tesson. Je m’y vois comme enfant à nouveau. Les vêtements donnés, les crêpes à la fin du mois : Il n’y avait pas d’argent pour d’autres nourritures. Mais l’étude était sacrée. L’enseignement allait me sauver. Aucune situation allait m’éviter d’étudier. Je sais uniquement regarder dans un tesson du miroir cassé d’Asma.

Elles s’appellent Asma, Komal ou Saya. Elles viennent de l’Est. A travers des routes et des mers, d’un Kaboul ou d’une Bagdad lointain jusqu’à l’autoroute barbelée. Avec la terreur et la peur dans les yeux. A la recherche d’un espace vert pour grandir. Déterminées à apprendre : le pantalon, les chaussures, la chemise et l’espoir. Surtout l’espoir. Encore et encore et encore.

 

6. L’économie de la jungle est détruite

“Pour raisons sanitaires”. C’était la raison officielle des razzias dans le camp hier et aujourd’hui. Des magasins et des restaurants ont été pillés par la police. Seuls quelques uns sont encore ouverts. L’économie a presque été complètement détruite en deux jours. Les gens doivent aller en ville pour acheter leurs marchandises 2 à 3 fois plus cher. La situation hygiènique est intenable, mais nettoyer les magasins est plutôt un acte cynique. Si je pense à des raisons sanitaires, alors je pense plutôt à l’eau potable, aux toilettes et aux douches ou aux dératiseurs. Pas vraiment à une canette de Coca.
Armés de boucliers, de gaz lacrymogènes et de matraques, ils se sont précipités à l’intérieur. Quelques personnes ont dû être emmenées à l’hôpital. Leur crime est d’avoir cherché à protéger leur seule source de revenus. Perdre tes revenus d’un jour à l’autre. C’est ce qui s’est passé ici.
Ce n’est pas tout à fait une surprise. Les volontaires avaient déjà depuis quelques jours plus de difficultés pour entrer dans le camp. Les hélicoptères et les drones tournaient au-dessus de nos têtes avec plus d’intensité ces derniers jours. Les contrôles augmentaient. Nous sentions une nervosité croissante dans le camp.
Le véritable but est de démanteler le camp à moyen terme. Les déclarations de la bourgmestre de Calais ne laissaient pas d’ambiguités. Elle veut que le problème de Calais soit résolu dès septembre. Par cela, elle veut dire que le camp doit être nettoyé. Où devront alors aller les habitants n’est pas son problème. On n’essaye pas de penser constructivement à des alternatives.
L’école est une bouée de sauvetage. Une oasis où les gens peuvent respirer. Des Kurdes apprennent à des Soudanais la guitare et inversement. Des Irakiens apprennent à des Erytréens à jouer aux échecs. Des Afghans apprennent à des volontaires à utiliser des appareils photos. Des enfants suivent leurs leçons et jouent dans notre plaine de jeux bricolée. Des parents viennent discuter et reçoivent un peu de nourriture. Et entre-temps, environ 200 personnes apprennent quotidiennement le français et l’anglais. Ici naissent des amitiés: entre volontaires, entre volontaires et réfugiés et aussi entre les réfugiés. Le concept d’école large reçoit ici dans la jungle une signification très concrète.
Irfan et moi nous promenions main dans la main de l’école à sa caravane. Nous vîmes les voitures de police passer devant nous en longues files, suivies par quelques ambulances. “Look teacher, Police bad, doctor good.”. Irfan a trois ans.

7. Au revoir

Akbar et Naheed ont fui Kaboul avec leurs trois enfants. La nuit, les arrestations devenaient plus fréquentes. Leur fils, Aboucar, a été enlevé. Ils ont payé la rançon. Cette roquette des Talibans sur leur voiture était la goutte qui a fait déborder le vase. Laisser tout derrière eux et partir était encore la seule chose à faire.

D’abord traverser les montagnes, la frontière avec l’Iran. Des sommets neigeux, des puits où on pouvait se cacher des gardes frontière. Ils tirent avec des balles réelles et ne font pas de distinction entre des individus ou des familles avec enfants . Cachés dans des camions, ils ont traversé la frontière de la Turquie. Ils ont pris le train jusqu’à l’Asie Mineure et après, avec un bateau gonflable jusqu’à l’île de Lesbos. Ensemble avec 70 personnes, Akbar, Naheed et les enfants. Et à chaque moment, la peur que le bateau coule. La petite Sara est arrivée avec des frissons sur la plage grecque. Une couverture contre la fièvre comme première expérience de la Forteresse Europe. Seul l’emballage est brillant.

Tous les jours, on voit les images à la télévision. Via la Macédoine vers la Serbie. Ensuite vers l’Allemagne dans un train de bétail. Quatre mois plus tard, ils sont arrivés la nuit, en se cachant dans les containers d’un camion. C’était il y trois semaines.

Quand Akbar m’a demandé si la Grand-Bretagne était encore loin, j’ai répondu ‘trente kilomètres’. Silence. Tout ce voyage pour être coincés dans un bidonville, sans pouvoir faire quelque chose. En captivité à trente kilomètres de merde. Même un marathon est plus long.

Demain on ira visiter la ville. Oublier des choses. Manger une glace à la plage. Asma et Aboucar connaissent cela : des souvenirs lointains, de vagues lambeaux de Kaboul. Le goût d’une glace fondant sur la langue. Des pistaches, des fraises rafraîchissantes, la vanille. Ce serait une première pour Sara,. Et après, un tour dans la ville. Des rues en tarmac, des boulevards, des trottoirs, avec des panneaux publicitaires qui séduisent, des terrasses ensoleillées et le phare qui date du moyen âge. Le Calais prolétaire semble un paradis. Tout près et tellement irréel. Depuis que la famille habite dans la jungle, ils n’ont pas encore vu la ville. Trop peur d’y aller tout seul.

Abdelkarim est arrivé la semaine passée. Il y a 6 mois, il quittait le Soudan avec son ami. La situation politique l’empêchait d’y rester encore plus longtemps. Plusieurs fois, ils avaient été menacés. Via la Libye, ils ont voulu traverser la Mer Méditerranée sur un bateau gonflable et arriver en Italie ou en France. A la mer, ils ont été arrêtés par les gardes côte libyens. L’agent jeta une cigarette dans un tonneau plein d’essence. Le bateau explosa. Des 130 personnes, uniquement 8 ont pu sauter dans l’eau. Abdelkarim a été pris par les gardes côte libyens. Son ami essaya d’atteindre un bateau de la police. Une lutte perdue. La distance est devenue de plus en plus grande. Deux yeux sont descendus jusqu’au sol, pour se fermer. À jamais.

Après deux mois de prison, Abdelkarim essaya à nouveau. Cette fois-ci, il réussit à débarquer à Marseille. Une semaine plus tard, il arriva dans la jungle. Chaque nuit, Abdelkarim voit son ami. Sa lutte mortelle est gravée dans sa mémoire : « Viens à l’école, parle de cela : « en français, in english, in whatever you want, but talk.”

C’était la seule chose qu’on pouvait dire. Et une larme était la seule chose qu’on pouvait partager. La nuit passée, c’était les gaz lacrymogènes qui affaiblissaient les étoiles. Le rêve d’hommes jeunes à nouveau postposé pour une nuit. Les larmes dans les yeux, par le jeu de la police. Cet après-midi, notre classe y a répondu en envoyant des cerfs-volants dans l’air. Un jeu de couleurs dansant dans le ciel bleu. Les larmes dans les yeux, à cause du jeu des enfants. A l’arrière-fond, les hélicoptères toujours présents

Lundi, je reviens à Bruxelles. Il y a un avant et un après. Saya, Sava, Mohamed-Reza, Komal, Avin, Arez, Irfan et les autres. Ce n’était que deux semaines, cela a semblé toute une année scolaire. Une partie de la jungle dans mon cœur. J’y retournerai très vite et j’espère qui vous ne serez plus là. Que votre rêve pourra se réaliser trente kilomètres plus loin. Mais si vous y serrez toujours, je vous embrasserai. Je reviendrai, pas uniquement pour y enseigner. Mais pour vivre, pour sentir, pour être un homme. Pour que dans l’air bleu, les cerfs volants colorés ne décoreront pas seulement le ciel.